Le 9 octobre 2024, une vidéo est diffusée sur les réseaux sociaux mettant en scène la DZ Mafia marseillaise, lors d’une conférence de presse, au cours de laquelle les narcotrafiquants déclinent toute responsabilité dans la mort d’un adolescent de 15 ans et d’un chauffeur VTC perpétrés entre le 2 et le 4 octobre dans la ville. « Nous avons assez d’hommes, de véhicules, de moyens pour agir si nous en étions obligés », tiennent à préciser les narcotrafiquants. Loin d’être anecdotique, cette séquence lunaire prouve au contraire que, non contents d’occuper le territoire, les narcotrafiquants entendent désormais occuper l’espace médiatique. Preuve aussi que le trafic est en train de prendre une dimension nouvelle. Les points de deal se comptent désormais par milliers et débordent largement le cadre urbain et périurbain pour recouvrir l’ensemble du territoire français : « Le point de deal fait désormais partie du paysage quotidien dans de très nombreux quartiers et l’on compte deux fois plus de points de deal que de restaurants McDonald’s, élément emblématique de nos paysages contemporains… », notait très justement le politologue Jérôme Fourquet en 2022 dans une note pour la fondation Jean Jaurès. Le chiffre d’affaires du trafic de stupéfiants est estimé entre 3,5 et 5 milliards d’euros fournissant plus de 5 millions de consommateurs réguliers. Les villes, petites et moyennes, voient se développer le commerce du cannabis ou de la cocaïne et de ses produits dérivés à une vitesse vertigineuse et inconnue jusqu’ici. Dans le même temps, la masse considérable d’argent drainée par le trafic confère une force de frappe telle aux narcocriminels qu’ils n’hésitent plus à menacer ouvertement des magistrats et tentent de corrompre des agents publics.
Comment stopper un commerce qui compte des millions de clients réguliers ?
« Le trafic repose en permanence sur le contrôle de l’espace afin que rien ne puisse entraver la bonne marche des affaires », explique encore Jérôme Fourquet. Et cet espace est avant tout un espace public partiellement ou totalement privatisé par les trafiquants. Quand des espaces dédiés à tous sont sous l’emprise exclusive de quelques-uns, la question de la sécurité publique convoque celle de la démocratie et de l’État de droit.
Face au phénomène, si certains maires se disent prêts à contribuer à la résolution du problème, d’autres considèrent qu’ils doivent rester en retrait, estimant que c’est avant tout le travail de l’État, de la police nationale et de la gendarmerie. Les uns et les autres se sentent néanmoins pareillement démunis devant une criminalité organisée en réseau au niveau local, national, mais aussi international, d’une efficacité redoutable.
La question la plus épineuse pourrait se résumer à savoir comment, dans une société où le marché décide en dernier ressort, stopper un commerce qui compte des millions de clients réguliers serait envisageable ou même possible ? Le travail harassant de la police se solde souvent par des échecs sur le moyen terme, les points de deal se déplaçant d’un endroit à l’autre de la ville en fonction de la pression exercée par les forces de l’ordre, sans disparaître durablement. À l’évidence, la consommation récréative de certains (le cannabis étant de très loin le premier produit stupéfiant consommé en France avec 21 millions d’expérimentateurs et 5 millions d’usagers dans l’année, devant la cocaïne avec 3,7 millions d’expérimentateurs et 1,1 million de consommateurs à l’année – voir le tableau de l’OFDT ci-contre) entretient un réseau criminel de plus en plus violent. La question de la dépénalisation reste largement taboue dans notre pays, d’autant que son recours, sous des formes diverses, dans d’autres pays produit des effets souvent peu convaincants. Le choix du tout sécuritaire montre lui aussi ses limites, les campagnes publiques de sensibilisation qui naissent restent timides, sans doute parce qu’il est compliqué pour les pouvoirs publics de faire de la prévention sur des produits illicites sans donner le sentiment d’un aveu d’échec face au trafic.
Resterait à agir sur les filières les plus importantes qui sont connues. L’essentiel de la résine de cannabis consommée en France provient, par exemple, du Maroc, où son commerce ferait vivre quelques 400 000 cultivateurs1. Les relations, présentées comme cordiales, avec Rabat suffiront-elles à amorcer un dialogue utile là-bas pour rendre la vie des habitants confrontés quotidiennement au trafic plus supportable ici ?
Que dire des circuits d’argent et des banques qui blanchissent l’argent sale sans lesquelles le trafic peinerait à se développer ?
Ce sont ces nombreuses questions que soulève notre dossier. Le narcotrafic a changé de braquet en quelques années et il défie désormais ouvertement l’État et les fondements républicains. Si le constat de la gravité de la situation est partagé, les solutions pour y mettre fin sont un terrain encore peu exploré. Une proposition de loi est sur les rails : création d’un « état-major criminalité organisée », d’un parquet national anticriminalité organisée (Pnaco), la possibilité donnée aux préfets de fermer temporairement les commerces ou d’autres lieux qui blanchissent l’argent de la drogue ou y organisent des trafics, une nouvelle procédure d’injonction pour richesse inexpliquée, un statut de repenti pour encourager les dénonciations de réseaux criminels, ou encore la création de prisons de haute sécurité sont au menu du texte présenté au législateur. Si les débats seront sans doute vifs, la sécurité est devenue un enjeu majeur dans la société, et les citoyens attendent des réponses fermes, dans le cadre d’un état de droit respecté.