DOSSIER

La nouvelle histoire des médiathèques

Aides aux devoirs, expositions, ateliers numériques, aides aux démarches, jeux… En un quart de siècle, les équipements de lecture publique ont largement diversifié leurs services. Sous la pression du digital, pointe une opportunité de réinventer les missions des bibliothèques.
Stéphane CANU
Publié le 17 décembre 2024

Devinette : quel est le tout premier espace culturel de France, le plus accessible et le plus proche des lieux d’habitation ? Réponse : les bibliothèques publiques. Il en existe plus de 15 000, réparties sur tout le territoire national. On en trouve de toutes tailles, sur tous types de territoires, qu’il soit rural ou urbain.

À tel point qu’on pourrait les croire immuables. Pourtant, si elles ont bâti, historiquement, leur activité et leur réputation autour du livre et de la lecture, les bibliothèques font face, depuis près de vingt-cinq ans, à de profondes mutations.

« Pendant plusieurs décennies, on était dans un monde d’accès à l’information, aux savoirs et aux loisirs qui était assez stable », explique Lionel Dujol, bibliothécaire et maître de conférences à l’université de Grenoble-Alpes. Le papier régnait en maître et les bibliothèques étaient par essence les lieux de conservation et d’accès aux ouvrages.

Le corps des fonctionnaires territoriaux chargés de piloter les médiathèques ne s’appelle-t-il pas « conservateur »…  « Avec l’émergence du numérique, beaucoup de choses ont bougé en seulement un quart de siècle. La population a découvert des alternatives, d’autres possibilités de lire, mais également de voir et d’écouter.

L’immatérialité des services et des supports a poussé les bibliothèques à s’interroger sur la manière dont elles pourraient continuer à apporter du service, mais surtout comment elles pourraient toujours être utiles aux habitants », analyse Lionel Dujol.

L’image positive ne suffit pas

« Aujourd’hui, les bibliothèques ne peuvent plus se définir simplement comme des réservoirs d’informations parce que des acteurs bien plus puissants, les géants du Web, comme Google, Amazon ou Netflix,ont investi ce territoire », pointe Nicolas Beudon, ancien conservateur de bibliothèque et fondateur de l’agence Chemins faisants

À partir de cette période, le nombre d’abonnés n’a cessé de s’éroder. Si les dernières enquêtes indiquent tout de même qu’un Français sur quatre fréquente une bibliothèque, « cela signifie que 75 % n’y viennent pas du tout, pondère Lionel Dujol. Le ministère de la Culture a réalisé une enquête sur ce sujet en 2018 pour essayer de comprendre pourquoi les gens ne venaient pas en bibliothèque.

« Peu importe le support, peu importe la manière dont on va y accéder, ce qui est important c’est que la bibliothèque facilite toujours l’accès au savoir, à l’information et au loisir »

Les résultats sont intéressants : 90 % des personnes interrogées savent qu’il y en a une près de chez elles et s’en réjouissent même. Elles en ont d’ailleurs une image plutôt positive avec un fort rapport de confiance. Mais elles ne viennent pas. Plus de 90 % des gens pensent qu’elles sont utiles pour la collectivité mais pas du tout pour elles personnellement.

Ça veut dire que le dispositif bibliothèque, en tant que service public, est soutenu mais beaucoup pensent qu’elle ne sera pas utile pour eux. La clé est là. »

Inscriptions en baisse, fréquentation en hausse

Ces résultats interpellent et dessinent des orientations claires. « Il y a un double phénomène très frappant lorsqu’on se penche sur la fréquentation des bibliothèques depuis les années 2000 : la courbe des inscrits est en baisse continue, en revanche, la fréquentation sans inscription explose, analyse Nicolas Beudon.

Cela signifie que le public se rend de plus en plus en bibliothèque pour autre chose que pour emprunter. Ce n’est pas étonnant : elles font partie des rares endroits gratuits et ouverts à tous, où l’on peut venir travailler, recharger son portable, retrouver des amis ou simplement s’abriter. » Dans le jargon des professionnels, ces visiteurs portent même un nom : les séjourneurs.

L’organisation des bibliothèques a donc dû s’adapter à l’évolution de la société et des usages, jusqu’à faire sa révolution. « La bibliothèque n’est plus qu’une histoire de livres, souligne Lionel Dujol. On ne pose plus la problématique par la collection mais par l’usage.

Le manifeste de l’Unesco pour les bibliothèques publiques, qui fait référence dans le monde des bibliothèques, est un texte qui date de 1949, revu en 2022. Il énonce les douze grandes missions des bibliothèques. Et nulle part, il n’est indiqué le mot “livre”.

On considère que la mission de la bibliothèque est de donner accès au savoir, à l’information, à l’apprentissage ou au loisir. Ce qu’on croit novateur aujourd’hui était déjà inscrit dans les textes de référence. »

De la collection à la connexion

Peu importe le flacon, donc, pourvu qu’on ait l’ivresse. Les bibliothèques se sont alors diversifiées, s’ouvrant à de multiples cultures et plaçant l’usager au centre du projet. « Tout d’un coup, on bascule de la bibliothèque collection à la bibliothèque connexion, pas uniquement au sens numérique du terme mais en connectant les habitants au savoir, en les connectant entre eux aussi », constate Lionel Dujol.

Les usagers deviennent alors acteurs. Ils trouvent dans les bibliothèques ce fameux troisième lieu, à mi-chemin entre l’école ou le travail et la maison. « Ces établissements qui se définissent comme des “tiers lieux” sont des lieux de vie et de sociabilité, affirme Nicolas Beudon.

« En tant que lieux physiques, les bibliothèques publiques ne peuvent pas être dématérialisées et c’est leur force principale aujourd’hui »

Ce mot d’ordre ne se traduit pas toujours dans les faits, mais il est omniprésent dans la profession. En tant que lieux physiques, les bibliothèques publiques ne peuvent pas être dématérialisées et c’est leur force principale aujourd’hui. Je pense que cela explique aussi le succès d’offres atypiques comme le prêt d’objets ou d’instruments de musique : on ne peut pas télécharger une guitare ou un djembé. »

Lionel Dujol entrevoit même dans ce concept de troisième lieu l’occasion de réconcilier la culture et l’éducation populaire. « Elles se sont séparées quand Malraux a créé le ministère de la Culture en 1959, rappelle-t-il. L’éducation populaire est partie du côté du social et la culture a fait son chemin avec, comme postulat de départ, la qualité de l’offre.

Alors que l’éducation populaire est très attentive à l’individu qui est un être de culture.Or, le tiers lieu, c’est considérer qu’un habitant est un être de culture et qu’il a toute sa place, sa légitimité, dans la vie de la bibliothèque, qui est un lieu de participation. »

La valeur conseil

Forcément, le rôle et les missions du bibliothécaire ont beaucoup évolué. « La plateformisation de la culture, comme Netflix pour les séries ou d’autres pour la musique, invite à se poser, encore une fois, la question de l’utilité de la bibliothèque, note Lionel Dujol.

Sauf que si on s’en remet à l’algorithme, on va le laisser choisir à notre place. La valeur ajoutée de la bibliothèque, c’est la valeur conseil. Le bibliothécaire devra toujours être un médiateur, un facilitateur, un prescripteur. Il ne sera plus nécessairement prescripteur de contenus qu’il possède mais de contenus qui sont accessibles par ailleurs. Cela exige donc une grande humilité. »

Et une immense ouverture d’esprit qui a tout de même besoin de limites. « Une réinvention est en effet nécessaire, admet Nicolas Beudon. Les bibliothécaires, plus que d’autres, peuvent cependant être confrontés à des injonctions contradictoires : comment fonctionner davantage comme un lieu de vie par exemple sans ouvrir plus, et comment ouvrir plus sans plus de moyens ?

Face à l’élargissement de leurs missions, certains professionnels peuvent aussi éprouver une perte de sens. Beaucoup d’usagers se rendent par exemple en bibliothèque afin de recevoir une assistance numérique, être aidés pour une déclaration sur le site d’une administration… Cette fonction est assignée aux bibliothécaires par le public mais est-ce leur rôle ? Il est plus que jamais nécessaire d’élaborer des projets d’établissement comportant des missions et des objectifs précis et hiérarchisés, au-delà d’un nébuleux accès à la culture. »


Les médiathèques se prêtent au jeu

Depuis quelques années, les bibliothèques publiques se transforment en espaces de convivialité où les jeux de société ont trouvé leur place. Ces derniers sont un outil pédagogique puissant. Ils stimulent la créativité, développent le raisonnement logique et favorisent la collaboration.

Certains jeux, comme Codenames ou Time’s Up ! participent même à renforcer les compétences linguistiques ou historiques. Portés par une dynamique éditoriale remarquable, les jeux de société proposent des univers graphiques et des scénarios tout à fait comparables à la littérature.

Raisons pour lesquelles les bibliothèques proposent de plus en plus souvent des animations autour du jeu de société, mais également du prêt, attirant un public diversifié : familles, adolescents, jeunes adultes ou seniors. Les espaces de jeu deviennent un prétexte pour découvrir d’autres services : prêt de livres, expositions ou conférences.

C’est notamment le cas des derniers équipements créés, comme le montre l’exemple normand. Ainsi, la toute nouvelle bibliothèque Elsa-Triolet, inaugurée en octobre dernier à Saint-Étienne-du-Rouvray, et pensée comme un lieu très confortable, social et ouvert, inclut cette dimension de ludothèque, déjà présente à travers une première ludothèque créée il y a quinze ans.

À Deauville, dans un magnifique lieu historique réhabilité (voir L’Inspiration politique n° 5), Les Franciscaines proposent, outre les collections de livres, des lieux d’expositions et d’événements, un fonds riche de 1 600 jeux de société !

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La bibliothèque départementale dynamise tout le réseau

Stéphane CANU
L’inspiration Politique N° 14

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